Orania…

Welkom_in_Orania

Quel joli nom!

Pourtant à chaque fois que je dis qu’Orania fera partie de nos escales, j’ai l’impression de susciter à la fois incompréhension et doute sur mon ouverture d’esprit de la part de mes amis Sud-Africains. « Orania ? Vraiment ? … Ouh… La ville raciste ? Pourquoi vouloir y aller? »

La ville raciste. Une ville réservée aux Afrikaners en fait. Je n’avais pas jugé utile d’y aller, pendant mes deux années passées dans le pays. A quoi bon aller rendre visite à ceux qui ne souhaitent pas se mélanger ? Mais les journalistes sont curieux – et ils ont raison de l’être – alors j’ai suivi celui qui m’accompagne, bon gré, mal gré.

D’une agréable surprise…

panneauEt quelle surprise en arrivant ! Que de gens charmants, polis, souriants, accueillants. Rien de ce que j’imaginais ! Mais qu’est-ce que j’imaginais ? Je ne m’en souviens déjà plus… Tout le monde se dit bonjour. Tous les automobilistes se saluent entre eux. Les gens font de leur mieux pour nous parler en anglais. Ah oui, parce qu’à Orania, on parle Afrikaans bien sûr. C’est d’ailleurs l’une des raisons de la création de cette entité, au  milieu du pays, sur les bords du fleuve Orange. « Nous avons créé Orania pour protéger notre culture, notre langue, notre identité en somme, car nous pensons que le gouvernement post-apartheid ne nous le permet pas. Notre message aux Afrikaners est celui-ci : nous avons la recette de la survie. Chaque individu a besoin d’une famille, d’une communauté et d’un espace, à la fois physique et spirituel. Orania vous offre tout cela. » (Mannie Opperman, ancien maire d’Orania)

Et c’est tout ce qu’on nous a répété pendant ces 3 jours. On n’a pas entendu de racisme CONTRE les autres communautés sud-africaines, mais plutôt des revendications POUR les Afrikaners. Ne soyons pas naïfs, il y a peut-être là un besoin de séduire ces journalistes qui disent tellement de mal sur eux habituellement. Toujours est-il qu’on a compris que les Oranians étaient dans une démarche pacifique centrée sur eux-mêmes, « une lutte contre une acculturation forcée », mais à l’encontre de personne. C’est d’ailleurs, selon eux, un bon Eglisemoyen d’interagir avec le reste de l’Afrique du Sud et du monde. Une fois respectés, assurés de leur liberté au sein d’un espace qui leur appartient, ne se sentant plus menacés d’exister, les Afrikaners seront ouverts aux autres. La ville d’Orania ne serait donc qu’une étape vers le Volkstaat, un état réservé aux Afrikaners au sein de la nation arc-en-ciel. C’est le rêve de tous ceux qui ont abandonné leur vie antérieur pour s’installer à Orania.

_coleIls sont aujourd’hui environ 750 habitants. Contrairement à ce que les blancs ont toujours fait depuis 350 ans en Afrique du Sud, les Oranians effectuent tous leurs travaux eux-mêmes, y compris les basses besognes habituellement réservées aux noirs pendant l’apartheid – et encore aujourd’hui. Des ouvriers blancs, pour l’instant, je n’en ai vus qu’à Orania.

Ainsi rassurée par l’esprit des Afrikaners vivant ici, par leur volonté de sauvegarder leur identitéWynhuis sans que cela ne soit accompagné d’un nationalisme raciste, leur esprit travailleur, pionnier, prêt à tout recommencer, à tout reconstruire à partir de presque rien, je m’endors cette première nuit en me disant que j’ai bien fait de venir. Que j’ai sans doute jugé Orania trop vite auparavant.

… à un arrière-goût amer

Ça, c’était avant de monter sur cette colline. John, notre guide, avait mentionné les quelques monuments de la ville, qui lui ont été donnés. Moi, j’avais déjà oublié. On les voyait à peine ces minuscules monuments depuis la route. J’imaginais des miniatures de monuments européens, sans trop d’intérêt. Mais une fois encore, j’avais bien fait de venir avec mon journaliste. Cette histoire de monuments n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd, bien qu’il le soit pourtant un peu. Curieux comme il le faut, Antoine m’a trainée sur cette colline. Et là… stupeur, chair de poule, dégoût : derrière la statue du petit garçon retroussant ses manches – le symbole de la ville – on aperçoit le buste de Verwoerd, le grand architecte de l’apartheid…

pt_gar_on___VerwoerdJe croyais qu’ils étaient contre tout système ségrégationniste, puisqu’ils refusent l’exploitation des noirs et effectuent tout le travail eux-mêmes. Mais ne sont-ils finalement pas nostalgiques de l’époque où ils pouvaient exploiter la majorité noire du pays ? C’est du moins ce que la statue de Verwoerd laisse à penser.

Tout à coup, Orania ne m’apparaît plus si « friendly », mais plutôt perfide. Ceux à qui nous avons parlé jusqu’ici nous auraient-ils caché leurs valeurs profondes ?

Carel Boschoff IV, le fils du créateur d’Orania, nous accueille chez lui, pour nous expliquer les principes fondateurs du village. Il nous parle, en toute sincérité, sans animosité aucune, en toute gentillesse même, des aspirations nationalistes des Afrikaners. Il ne cherche pas à défendre leurs intérêts dans le cadre de la nouvelle Afrique du Sud. Il souhaite une rupture avec cet état, pour assurer la survie, toujours. Pendant cet entretien de 3 heures, il m’a quasiment convaincue, charmée. Puis, au détour d’un couloir, j’aperçois un grand portrait de Verwoerd. Encore lui ?! Ah mais oui, j’oubliais, Carel est son petit-fils… Il était aussi député du Freedom Front +, un parti nationaliste afrikaner. Tant pis, il faut que je lui demande: « A Orania, vous semblez tous contre l’apartheid étant donné que vous ne reproduisez pas ce schéma chez vous, mais Verwoerd semble admiré. Quelle partie de son héritage appréciez-vous ? » Carel sait comment est perçu Verwoerd par la majorité des gens. Sans être sur la défensive pour autant, il nous explique, comme si nous pouvions le croire une seconde, que « Verwoerd ne doit pas être connu que pour l’apartheid. Il y a beaucoup d’autres choses pour lesquelles on doit lui être reconnaissant. Par exemple, ce qu’il avait commencé à faire avec les Bantoustans, c’était pour donner leur autonomie aux noirs. Et à l’époque, c’était précurseur en Afrique ! » Croit-il  vraiment à cette version de l’histoire ? Peut-on y croire lorsqu’on sait que les Bantoustans étaient prévus pour répartir 80% de la population sur 13% du territoire ?

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Mais nous n’en avions pas fini d’être surpris. Au musée Verwoerd (eh oui, carrément), notre guide John pointe une photo sur laquelle on peut voir une trentaine de personnes noires, bien habillées, sur le trottoir. « Je veux la_photoque vous vous rappeliez de cette photo. Ces Noirs étaient là pour l’enterrement de Verwoerd. Est-ce qu’ils protestaient contre lui ? non! Alors.   Etait-ce une photo de propagande? Après tout,  c’est une photo serrée, on ne voit pas les gens dans le contexte. Mais admettons. Je tâcherai de faire des recherches sur ce sujet. « Verwoerd aimait les noirs. N’oubliez pas qu’il était ministre des affaires bantoues. »

Il aimait les noirs. Carrément. Qu’est-ce que ça aurait été s’il les avait détestés alors? John m’explique : « Verwoerd a hérité d’une situation ingérable. La cohabitation entre races n’était plus possible. Depuis le début, les gouvernements successifs se sont repassé la balle, refusant de s’attaquer au problème. Lui, est le seul qui s’y soit collé. Il a essayé d’aider les Noirs, de trouver des solutions, de leur donner des terres (NDLR : les moins fertiles du pays, mais passons), de leur donner leur autonomie. » Là, je me suis dit qu’il se moquait de moi ! Tant pis, je tente : « La situation était-elle si grave ? Le vivre-ensemble était-il si impossible qu’il fallut exproprier des millions de personnes coloured et noires de leurs quartiers devenus tout à coup « white only » vers des territoires moins avantageux, loin de leur lieu de travail, loin des plus beaux coins du pays ? » Je me disais que je lui aurais cloué le bec pour une fois ! Que pouvait-il bien répondre à ça ? Ça : « Ce n’est pas de sa faute. Ce sont les exécutants qui ont mal fait leur travail. Il ne voulait pas cela. »

J’avais toujours cru que lorsque les leaders nationalistes prétendaient mettre l’apartheid en place pour le bien de tous, y compris des noirs, ils savaient qu’ils mentaient effrontément. En repartant d’Orania, je suis toute troublée. Les gens que nous avons rencontré semblent croire ce qu’ils nous racontent, assumer totalement l’héritage de l’apartheid qui n’a pas marché « parce que les Noirs n’ont pas su saisir les chances qui leur ont été données par le développement séparé. » Ces derniers auraient dû accepter le régime en place et y tirer leur épingle du jeu. Mais n’est-ce pas là ce que les Oranians refusent justement ?

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