55270398_pEdito de Lindy Mtongana, journaliste sud-africaine

Enfant, Lindy Mtongana a connu l’apartheid. Aujourd’hui journaliste à Johannesburg, elle suit d’un oeil inquiet l’actualité européenne et partage ici ce que la montée des extrémismes chez nous lui inspire. Comme une impression de déjà-vu, de déjà-subi même...

« Je me demande s'il existe une émotion qui a influé sur le cours de l'histoire autant que la peur. Tapie dans les pages des chapitres les plus sombres de l'histoire, l'odeur de la peur est perceptible à travers les âges - des croisades à la colonisation, des camps de concentration nazis, aux politiques de la guerre froide.

Mais il est inutile d'en dire plus, puisque je suis sûre que vous êtes conscients du rôle de l'Europe dans ces épisodes passés. Ce qui me surprend, c'est qu'en dépit des dégâts causés par la peur, la posture politique actuelle, dans certaines zones de votre continent, laisse penser que bien peu a été retenu des expériences de vos aïeux.

Ce que je croyais être simplement une peur latente, confinée à l'espace étriqué d'un repère néonazi hideux, semble être en train de tisser sa toile au sein de la sphère politique publique. Un sentiment qui devrait rester derrière les portes des musées est actuellement ressuscité et diffusé sur des tribunes politiques, des bannières et des tee-shirts.

Les hommes politiques ont adopté le langage de la peur de l'Autre. Ces sourds murmures doivent être pris en compte avec précaution et attention, car d'ici peu, comme cela s'est produit en Afrique du Sud, ils se fondront en politique, et s'empareront de vos parlements, vos tribunaux, vos commissariats de police et votre presse. Les piliers sur lesquels vos démocraties s'appuient vont trembler, commençant à pourrir de l'intérieur. Et toute bonne initiative venant de votre pays sera souillée par l'odeur nauséabonde de la peur.

La xénophobie et le racisme deviendront des idées courantes et socialement acceptable ; et avant même que vous ne vous en rendiez compte, vous aurez adopté le langage de la peur. Cela s'est produit, en Afrique du Sud, sous l'apartheid, et cela peut aussi bien se produire dans votre pays. Un grand nombre de Sud-Africains blancs gardent un douloureux sentiment de culpabilité en eux, de par leur complicité dans les horreurs du passé - même si cette complicité ne s'est manifestée que par leur silence. Il est plus facile de prétendre, comme ils le font souvent, qu'ils ne savaient pas que les politiques extrémistes pour lesquelles ils votaient, élection après élection, déchiraient les vies des Sud-Africains noirs, à travers le pays. Admettre cela reviendrait à concéder que les politiques de peur s'étaient installées dans leur maison et leur coeur, et les avaient changés.

Bien que l'Afrique du Sud, après avoir connu le pire, soit revenue sur ses pas, il reste encore beaucoup à faire pour nous débarrasser de la haine qui a consumé ce pays depuis près de cinquante ans, et avant tout de la peur, la peur. Mais comme notre nouvelle constitution le mentionne si merveilleusement "L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, unis dans notre diversité." Contrairement à l'Europe, nous avons décidé que nous pouvions vivre ensemble. Nous avons décidé que nous pouvions nous libérer de la peur qui avait inspiré l'apartheid, et lui rendre visite de temps en temps, au musée, où est sa place. »

Traduction de l’anglais par Olivier Tempéreau, interprète. Contact: olivier.tempereau@gmail.com
http://www.wix.com/oliviertempereau/fr

Extrait de la newsletter n°3, mis en ligne à l'occasion des élections présidentielles françaises.